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Côte d'Ivoire : la Françafrique, encore et toujours ?
Partie 1
(Par La Chaîne citoyenne - Guerre & Paix #3)

 

Emission en deux parties présentée par Olivier Mukuna et Raphaël Berland.

 

Invités :
- Bernard Houdin, ancien Conseiller de Laurent Gbagbo, auteur du livre "Les Ouattara, une imposture ivoirienne".
- François Mattéi, journaliste et écrivain, auteur d'un livre d'entretiens avec Laurent Gbagbo : "Pour la vérité et la justice".
- Charles Onana, journaliste et écrivain, auteur de "Côte d'Ivoire : le coup d'état".
 
La seconde partie est annoncée pour le 16 avril au soir.
 

 

 

Vidéo mise en ligne par Guerre & Paix le 11 avril 2018 ; durée : 1 h

 

 

 


Vidéos des interventions
8 juillet 2017

 

Partie 1 (durée totale : 45:27 mn) :

 

- Jérémie Ziri (introduction) : avec Laurent Gbagbo, une autre manière de faire de la politique.
- Raphaël Dagbo (présentation de l'Association des Amis de Laurent Gbagbo) : expliquer à l'intention de l'opinion internationale qui est vraiment le Président Laurent Gbagbo.
- Bernard Genet (à partir de 27:08 mn) : l'enseignement du livre de Laurent Gbagbo "Réflexions sur la Conférence de Brazzaville".

Le son des premières minutes de la vidéo n'est pas très bon, mais s'améliore par la suite.

 
Partie 1
 
 
Partie 2 (durée totale : 38:48 mn) :
 
- Jérôme Toto Balou Bi : la libération du Président Laurent Gbagbo, atout et pierre angulaire pour la réconciliation et la paix en Côte d'Ivoire.
- Alain Cappeau (à partir de 24:45 mn) : les conditions d’une réconciliation politique sont-elles aujourd’hui requises en Côte d’Ivoire pour envisager un début de dialogue ?
 
Partie 2
 
 
 
 

Compte rendu de la Conférence-Débat du 8 juillet 2017 à Montpellier

"Laurent Gbagbo, quelle place dans le processus de réconciliation en Côte d'Ivoire ?"

 

Conference-debat Montpellier 8 juillet 2017

De gauche à droite : Jérémie Ziri, Bernard Genet, Raphaël Dagbo, Jérôme Toto Balou Bi, Alain Cappeau

 

Lieu de la rencontre : "La Gerbe", 19 rue Chaptal, Montpellier

 
 
RESUME DES INTERVENTIONS
 
Jérémie Ziri (introduction)
Une autre manière de faire de la politique
Faire de la politique autrement, sans craindre de sacrifier sa vie pour son pays, voilà un des enseignements donnés par le Président Laurent Gbagbo aux Ivoiriens. Certains de nos aînés sont morts pour l'avenir de la Côte d'Ivoire. La politique, c'est trouver notre voie, quelque chose qui nous ressemble. Il y a une soixantaine d'ethnies en Côte d'Ivoire ; le problème majeur qui se pose à nous aujourd'hui c'est : comment faire pour qu'elles continuent à vivre ensemble paisiblement ?
 
Raphaël Dagbo (présentation de l'Association des Amis de Laurent Gbagbo)
Expliquer à l'intention de l'opinion internationale qui est vraiment le Président Laurent Gbagbo
Laurent Gbagbo a voulu donner un contenu à l'indépendance nominale de la Côte d'Ivoire proclamée en 1960 : la souveraineté. Il a voulu que son pays choisisse, légitimement, son type de développement, à quel rythme, avec quels partenaires, bref qu'il ait son identité propre. C'est ce projet qui a déplu à certaines personnes, à certains intérêts. On a voulu l'arrêter par la force, mais on n'emprisonne pas une idée, ni une conviction, cet idéal présent dans la tête de chaque Ivoirien.
Les convictions du Président Gbagbo ont trouvé un écho très fort chez des personnes qui n'ont pas voulu laisser prospérer cette injustice. Pour soutenir Laurent Gbagbo et restaurer son image piétinée, nous avons créé l'Association des Amis de Laurent Gbagbo qui mène des actions en vue d'expliquer auprès de toutes les opinions, ici et dans d'autres pays, qui il est vraiment : un père, un humaniste, un homme d'état, un historien, un panafricain. Nous participons aussi à des actions initiées par d'autres organisations dont les objectifs sont proches des nôtres. Avec elles, nous luttons pour que Laurent Gbagbo soit libre, qu'il retrouve la plénitude de ses mouvements.
 
Bernard Genet
L'enseignement des "Réflexions sur la Conférence de Brazzaville" de Laurent Gbagbo
A travers le livre "Réflexions sur la Conférence de Brazzaville", Bernard Genet a découvert Laurent Gbagbo historien. Cet ouvrage va aux sources, aux textes officiels dans lesquels la pensée du colonisateur s'exprime en toute liberté. Au cours des différentes conférences qui se sont tenues, l'apport des colonies à la France apparaît clairement. Au cours de celle de février 1944 (Brazzaville), on voit que c'est la France coloniale qui a libéré la France métropolitaine : "La France nouvelle, c'est nous !". Le gouverneur du Tchad, Félix Eboué, un Guyanais, a soutenu le général De Gaulle et la France libre dès les premières heures. De Gaulle, avec le ralliement de ce territoire, devenait de fait chef d'Etat. La situation exigeant de donner plus de droits aux "évolués" - selon les termes utilisés alors -, la France cherchait ce qu'elle pourrait leur vendre dans le cadre de cet échange.
La victoire de Laurent Gbagbo en octobre 2000 a inquiété le pouvoir français, mais Lionel Jospin a temporisé. Orchestré par Dominique de Villepin, le rouleau compresseur s'est mis en route à partir d'avril 2002.
 
Jérôme Toto Balou Bi
La libération de Laurent GBAGBO, atout et pierre angulaire pour la réconciliation et la paix en Côte d'Ivoire
Voila six ans que Laurent GBAGBO a été déporté à la prison de Scheveningen. Les propos des temoins à charge eux-mêmes démontrent que les vraies raisons de sa déportation sont à rechercher ailleurs que dans de prétendus "crimes contre l'humanité". Alors qu'il a toujours milité pour la paix, que lui reproche-t-on ? Pour rappel, on lui a imposé des accords qu'il a lui-même demandé d'accepter. C'est lui qui a introduit la décentralisation en Côte d'Ivoire pour donner davantage de pouvoir aux départements et aux régions. Or dès 2002, il ne gérait plus que la moitié du pays avec, au sein du gouvernement, ceux-là mêmes qui avaient mis à mal et continuaient de menacer l'intégrité du territoire. Il a mis à contribution les ressources propres de la Côte d'Ivoire lorsque cela s'avérait nécessaire pour assurer dans de telles conditions un minimum de cohésion sociale. Au début de son mandat, en organisant le Forum de la réconciliation nationale (oct. - déc. 2001), il a regroupé toutes les forces vives de la Nation dans un dialogue public et inclusif. Toute sa politique, toutes ses actions ont impacté positivement la vie socio-économique du pays. C'est pourquoi Laurent Gbagbo possède tous les atouts pour amener les Ivoiriens à se parler afin de réconcilier la Côte d'Ivoire avec elle-même.
Comme lui-même [Jérôme Toto Balou Bi], de nombreuses autres personnes ont été torturées parce que considérées comme partisans de Laurent Gbagbo. Mais on attend vainement les résultats concrets des deux commissions mises en place par Alassane Ouattara pour mettre en oeuvre la "réconciliation" !
Guillaume Soro - qui fut protégé par Laurent Gbagbo - peut venir aujourd'hui en France, alors que Michel, le fils franco-ivoirien de Laurent Gbagbo, est interdit de voyage !
L'archevêque et Prix Nobel de la Paix Desmond Tutu a dit : "Il n'y a pas que la justice punitive... il faut dialoguer, réhabiliter chacun dans sa dignité". La réconciliation nécessite
la participation de tous.

 
Alain Cappeau (Conseiller du Président Laurent Gbagbo)
Les conditions d’une réconciliation politique sont-elles aujourd’hui requises en Côte d’Ivoire pour envisager un début de dialogue ?
Intervention résumée à partir de quelques extraits :
[Se réconcilier, c'est avant tout revenir à une idée de concorde].
Pour s’engager dans une démarche de réconciliation il faut que s’instaure en Côte d'Ivoire ce qu’on appelle une « Justice transitionnelle », c’est-à-dire que se mette en place un ensemble de mesures judiciaires et non judiciaires ayant vocation :
1/ à assainir une situation socio-politique existante,
2/ à faire libérer tous les prisonniers politiques incarcérés arbitrairement dans des culs de basse fosse du pays,
3/ à réintégrer avec de la compassion et de l’humanisme tous les réfugiés politiques ivoiriens de par le monde et,
4/ (ce quatrième point étant la conséquence des 3 premiers), à faciliter le processus de démocratisation du pays.
[Quant à la situation spécifique de Laurent Gbagbo, elle est dépendante] d'une procédure judiciaire inquisitoire engagée à la CPI à son encontre dans le but politique de l'inculper pour crimes contre l’humanité.
[La révolte précède la réconciliation.]
Dénoncer l’inhumain c’est se révolter, dénoncer les tueries, les viols, les charniers, les incarcérations arbitraires, c’est se révolter. Laurent Gbagbo a construit sa vie sur une philosophie de révolte citoyenne, il a toujours été un moraliste plus qu’un moralisateur, un résistant plus qu’un obéissant, il faut donc lui faire place nette pour que la seule réconciliation qui vaille se fasse, avec lui, devant le peuple, avec le peuple et pour un peuple expurgé de ses miasmes autoritaristes, c’est-à-dire de ceux qui aujourd’hui en lieu et place bradent le pays à la découpe.
Comment peut-on un instant croire que des individus qui se nourrissent de haine, de règlements de comptes, de rapine et de luxure, puissent être concernés par une idée de réconciliation, dont ils ne comprennent même pas, ni le sens, ni le besoin ? (...)
En son temps Soro lors d’une session parlementaire ne disait-il pas : «  la réconciliation doit se fonder sur le pardon, sur l’humilité, sur la repentance et l’acceptation des uns et des autres. Reconnaître une faute n’est pas un aveu de faiblesse (pourquoi ne le fait-il pas !) et demander pardon est plutôt une qualité », mais à qui s’adressait-il ? De qui parlait-il ? Avait-il été touché par la grâce ? Le pardon est une idée abstraite que seuls les utopistes réclament, il est l’instinct de défense des faibles ou des machiavéliques, c’est selon ! L’âme supérieure, disait Chateaubriand, n’est pas celle qui pardonne, c’est celle qui n’a pas besoin de pardon, et dans un processus de réconciliation on n’est pas là pour pardonner, on est là pour comprendre et réhabiliter autant que faire se peut. Le pardon n’efface rien, il ne supprime rien, il ne fait que stocker de l’amertume.
Une démarche de réconciliation suppose un dialogue politique inclusif et, si nous laissions Laurent Gbagbo en marge de cette opération, ça n’aurait aucun sens, pire ça serait contre-productif.
Je me souviens du Forum de la réconciliation engagé à la demande du Président Gbagbo en novembre 2001, j’y étais, et il y manquait un homme, pourtant invité au même titre que les autres, cet homme c’était Ouattara, où était-il pendant que se déroulait ce forum de la réconciliation ! Probablement au Burkina, en train d’enfanter un coup de Jarnac, en effet, 9 mois après nous étions en septembre 2002, et la suite, vous la connaissez.
Laurent Gbagbo n’était pas dupe de cette absence et voilà ce qu’il dira au terme de son discours de clôture : « J’aimerais dire à ceux qui peuvent encore penser à un coup d’Etat, ici ou là, que leur temps est passé. Celui qui tente un coup d’Etat ne sera jamais Président de République » ; dans ces propos prémonitoires, il faut comprendre ce que sous-entendait Laurent Gbagbo, celui qui tente un coup d’Etat ne pourra jamais être Président de la République car sitôt le coup d’Etat avéré, la République disparaît au profit d’une dictature, avec ses déviances comportementales, et il avait bien raison, ce qui devait arriver arriva. L’absent à ce forum de la réconciliation savait pourquoi il était absent et Laurent Gbagbo savait qu’il savait. (...)
En conclusion... ne soyons ni défaitistes, ni fatalistes, ni dupes de folles espérances, restons ancrés dans le présent en étant lucides sur ce que nous pouvons attendre des autres, même de ceux qui nous sont les plus chers.

 
DEBAT, PRINCIPAUX THEMES
 
- L'importance du devoir de mémoire dans le processus de réconciliation
- La nécessité de mobiliser toutes les forces, sans sectarisme, pour obtenir la libération de Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé et tous les prisonniers politiques, même si le concept de réconciliation (utilisé surtout dans le cas des pays africains) ne fait pas l'unanimité, en tant qu'objectif.
- Avec la CPI, on est en présence d'une procédure voulant écarter la question des élections de 2010
- Les suites de la pétition demandant la libération de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé ; ses soutiens en Afrique
- Le rôle possible de la France et celui du Secrétariat Général des Nations Unies dans l'évolution de la situation du Président Gbagbo
- Comment le régime de Ouattara a essayé de faire obstacle à toutes les demandes de mise en liberté provisoire.

 
EN CONCLUSION
 
La réflexion sur la place de Laurent Gbagbo dans le processus de réconcilitation a été menée sous les angles suivants :
- L'apport de Laurent Gbagbo à la construction d'une Côte d'Ivoire démocratique le rend incontournable dans l'oeuvre de rétablissement de la cohésion sociale ;
- Laurent Gbagbo est un acteur essentiel pour la cause de la souveraineté des peuples et pays africains;
- Compte tenu par ailleurs du fait que le caractère chimérique de sa culpabilité a été largement démontré, un processus de réconciliation ne peut être qu'inclusif.
 
 
 

 


Par Fanny PigeaudFanny Pigeaud
pour Médiapart
 
Quelques extraits de :
Laurent Gbagbo, ex-président ivoirien : j'accuse la France de Chirac et de Sarkozy
 
La Haye (Pays-Bas), envoyée spéciale.– Les récentes mutineries de militaires en Côte d’Ivoire sont venues rappeler que le président Alassane Ouattara était arrivé au pouvoir, en 2011, en recourant aussi à des combattants mercenaires, dont certains avaient été engagés dès 2002 dans un coup d’État raté contre Laurent Gbagbo. Dans le processus qui a conduit Alassane Ouattara à être déclaré élu à la présidence ivoirienne, il y a eu un acteur majeur : la France. Pour beaucoup de citoyens d’Afrique francophone, son implication dans la crise politico-militaire qu’a traversée la Côte d’Ivoire de 2002 à 2011 est évidente, même si elle a toujours cherché à cacher ou à faire oublier son rôle.
 
Détenu depuis six ans à La Haye par la Cour pénale internationale (CPI), Laurent Gbagbo est poursuivi pour « crimes contre l’humanité », des crimes qui auraient été commis en 2010 et 2011 : « meurtre, viol, autres actes inhumains ou – à titre subsidiaire – tentative de meurtre et persécution ».
 
L'ancien président ivoirien a une vision très précise de cette responsabilité française. Il l’a récemment détaillée dans des circonstances singulières : il a accepté que je lui rende visite dans sa prison, le 15 mai 2017. À la fin de nos échanges, il a donné son accord pour l’utilisation dans un article de certains de ses propos, qu’un de ses proches, présent aussi ce 15 mai, a relus avant publication (lire la Boîte noire en pied de cet article).
 
Le contexte entourant cette visite était également particulier. Chaque nouvelle audience du procès ouvert contre l’ancien président en janvier 2016, il y a donc bientôt déjà un an et demi, montre que la thèse de l’accusation s’effondre. En outre, il est de plus en plus question pour lui d’une possible libération, en raison de sa santé fragile, de son âge – 72 ans – et surtout de la durée de sa détention provisoire, qui a dépassé les normes admises par la Cour européenne des droits de l’homme.
 
Lors de cette entrevue du 15 mai, Laurent Gbagbo, élu en 2000, a dit n’avoir aucun doute : la France a cherché, pendant toutes ses années à la présidence, à l’écarter du pouvoir. À l’époque, il l’avait déjà plusieurs fois laissé entendre. Peu après le départ de Jacques Chirac de la présidence française, en 2007, il avait par exemple déclaré : « Depuis que Jacques Chirac est parti, je dors d’un sommeil profond et je me réveille tranquillement, sans penser que la nuit on peut attiser des militaires à droite et à gauche. »
 
Aujourd’hui, il assure « avoir su depuis le début » que Paris était derrière la tentative du coup d’État du 19 septembre 2002. Lorsque cette opération armée, menée par des ex-soldats ivoiriens pro-Ouattara, a eu lieu, Laurent Gbagbo était en visite officielle en Italie, où il s’était entretenu avec le président du Conseil, Silvio Berlusconi. Ce dernier l’avait mis en garde, raconte-t-il : « Il m’a dit : “Ne fais pas confiance à Chirac, il te plantera un coup de couteau dans le dos. La nuit suivante, la Côte d’Ivoire était attaquée. »
 
À l’époque, la ministre de la défense Michèle Alliot-Marie avait refusé d’appliquer l’accord de défense liant la France à la Côte d’Ivoire et prévoyant l’intervention de l’armée française en cas d’agression extérieure contre la Côte d’Ivoire. Elle avait justifié cette décision en soutenant qu’il s’agissait d’un conflit entre Ivoiriens. Pourtant, les assaillants étaient partis du Burkina Faso, qui les avait appuyés sur le plan financier et logistique.
 
Par la suite, cette rébellion armée, qui a pris le nom de Forces nouvelles, a entretenu un état de guerre permanent et occupé 60 % du territoire ivoirien jusqu’en 2011, avec le soutien actif du président burkinabè Blaise Compaoré. Des militaires français n’ont jamais compris pourquoi le gouvernement français avait refusé d’aider l’armée ivoirienne à déloger cette rébellion, qui non seulement tenait la moitié du pays mais aussi y faisait régner la terreur. Une telle action militaire n’aurait pris que quelques jours.
 
Mais « cette décision politique de dire “Oui, on soutient le gouvernement Gbagbo, et on va rétablir la paix et la stabilité au nord de la zone de confiance” n’est jamais venue. […] La France a souscrit à cette partition du pays avec au nord les Forces nouvelles et au sud le gouvernement du président Laurent Gbagbo », a relevé en 2012 Georges Peillon, ancien porte-parole de Licorne, opération militaire française en Côte d’Ivoire.
 
(...)
 
Pour illustrer cet esprit d’indépendance qui aurait déplu à Paris, l’ex-chef d’État évoque plusieurs mesures, prises très vite après sa prise de fonctions, dont l’adoption d’un « budget sécurisé » : il s’agissait pour l’État ivoirien de ne compter que sur ses ressources propres pour se financer. La France et l’Union européenne avaient à ce moment-là suspendu leurs prêts à la Côte d’Ivoire, après le rejet de la candidature d’Alassane Ouattara, pour défaut de nationalité ivoirienne, à des élections législatives.
 
Les Français « voulaient nous étouffer. Avec le budget sécurisé, l’idée, c’était : on ne demande rien à personne. Bien sûr, si certains voulaient nous aider, nous acceptions. Mais il n’était pas question de réclamer quoi que ce soit », explique Laurent Gbagbo. Ce dernier a aussi cherché à équiper l’armée ivoirienne en s’adressant à d’autres pays que la France. (...)
 
Mais « si on se passe des Français, c’est comme si on les agresse. Pour eux, c’est la France qui doit dicter la voie à suivre à la Côte d’Ivoire », constate l’ancien chef de l’État. « J’ai pensé que les réformes que je voulais engager auraient amené les Français à dire : “C’est un homme d’État, laissons-le travailler.” »
 
(...)
 
« Je ne suis pas en prison. Je suis otage »
 
En 2007, Laurent Gbagbo a conclu un nouvel accord de paix avec le chef des Forces nouvelles, Guillaume Soro. L’élection présidentielle qui devait avoir lieu peu après a cependant été plusieurs fois retardée. Laurent Gbagbo a été accusé de chercher à repousser au maximum cette échéance pour se maintenir au pouvoir. Les pressions politiques, venues essentiellement de Paris, ont fini par faire oublier que les rebelles n’ont jamais respecté les différents accords signés, dont celui de Linas-Marcoussis, qui fixaient leur désarmement comme préalable à l’organisation de la présidentielle. Les Forces nouvelles ont toujours refusé de se séparer de leurs armes.
 
Le scrutin a finalement été programmé pour la fin de l’année 2010. Nicolas Sarkozy, ami d’Alassane Ouattara, était alors président de la France depuis 2007. Laurent Gbagbo a vite vu que les choses allaient mal tourner : « J’ai compris que Sarkozy voulait utiliser les élections comme prétexte. On nous a par exemple imposé l’entreprise Sagem » pour assurer une grande partie des opérations techniques liées à l’organisation du vote. L’Élysée a en effet fortement insisté pour que Sagem Sécurité, société française, soit choisie par le gouvernement ivoirien. Ensuite, « Sarkozy a répété à Ouattara : “Tu vas gagner.” Puis ils ont levé des mercenaires dans la sous-région en leur promettant que s’ils arrivaient à enlever Gbagbo, ils auraient 12 millions de francs CFA chacun ». 
 
La crise éclate début décembre 2010, après le second tour de la présidentielle. À l’issue d'un processus douteux, la commission électorale indépendante annonce des résultats provisoires donnant Alassane Ouattara victorieux, avec plus de 54 % des suffrages. Mais le Conseil constitutionnel décide, le lendemain, d’annuler pour fraudes massives les résultats dans sept départements du Nord, sous contrôle rebelle depuis 2002. Et il proclame la victoire de Laurent Gbagbo avec 51,45 % des suffrages, contre 48,55 % à son rival. Le représentant de la mission des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci) et la communauté internationale, dont la France, prennent le parti d’Alassane Ouattara. Dès lors, le conflit est inéluctable.
 
(...)
 
Le 11 avril 2011, après une dernière nuit d’intenses bombardements, une opération au sol menée par l’armée française a abouti à son arrestation. La résidence était alors en feu et en ruine. Ailleurs dans le pays, l’armée française a aussi joué un rôle important auprès des troupes levées par Alassane Ouattara pour prendre le contrôle de l’ensemble du territoire – avec, à la clé, la perpétration de massacres.
 
Six ans après, Laurent Gbagbo est donc toujours en détention provisoire. Il a d’abord passé huit mois dans le nord de la Côte d’Ivoire, dans des conditions éprouvantes et en dehors de tout cadre légal. Il est depuis novembre 2011 au centre de détention de Scheveningen de la CPI, à La Haye. Comme les six autres prisonniers (tous africains) de la CPI, il est détenu dans une cellule de 10 m2 et est soumis à des contrôles stricts. Il n’a pas vraiment été surpris de se retrouver là : depuis 2003, ses adversaires le menaçaient de l’amener devant la justice internationale, rappelle-t-il. Blaise Compaoré avait en effet déclaré en marge des « négociations » de Linas-Marcoussis, en janvier 2003 : « Gbagbo finira comme Milosevic, c’est-à-dire devant le Tribunal pénal international. » Quelques semaines après, en février 2003, Chirac avait repris la menace. Nicolas Sarkozy a fait de même en 2010, tout au début de la crise postélectorale.
 
« Je ne suis pas en prison. Je suis otage », estime Laurent Gbagbo. « Je suis là pour permettre à Ouattara d’être à la présidence » et aux Français de continuer à avoir la mainmise sur la Côte d’Ivoire, assure-t-il. Il n’en revient pas que Alassane Ouattara ait été obligé de faire appel à des aides extérieures pour assurer le fonctionnement de l’État ces dernières années. « J’ai toujours payé les fonctionnaires. L’État ivoirien a largement les moyens de fonctionner », affirme-t-il.
 
Il le répète : « Pour qu’il y ait développement, il faut résoudre le problème de l’indépendance » des pays d’Afrique francophone. Aujourd’hui, « deux points fondamentaux bloquent cette indépendance : la défense et la monnaie. L’armée française maintient son assise sur nous », et la monnaie, le franc CFA, reste contrôlée par la France, détaille Laurent Gbagbo.
 
(...)
 
Lire l'article complet sur Médiapart, "Côte d'Ivoire, la contre-enquête", 7 juin 2017 (1/6),
(sur abonnement)
 

Lire aussi la suite :
 

8 juin 2017 (2/6) :  "Côte d'Ivoire : fragilisé, le président Ouattara est rattrapé par son passé"

9 juin 2017 (4/6) : "Côte d'Ivoire : pourquoi Ouattara a été le relais efficace des intérêts français"

10 juin 2017 (3/6) : "Côte d'Ivoire : les médias français portent une lourde responsabilité dans les dix ans de crise"

 

 

 

 

 

 

 


Côte d'Ivoire : et si l'image ne reflétait pas la réalité ?
 
Compte rendu
Par l'association "Côte d'Ivoire : Rechercher et Dire la Vérité" (CI-RDV)
 
POURQUOI, MOI, FRANÇAIS, SUIS-JE CONCERNÉ ?
Concernés ? Nous l’étions tous fortement en quittant la Maison des Passages, à Lyon, au soir de ce jeudi 11 mai 2017.
 
Initiée et animée par Michel Dubois, cette réunion fut riche et dense d’informations et d’échanges entre la trentaine de personnes, organisateurs, intervenants et des participants qui, pour certains, découvraient avec stupéfaction la responsabilité de la France dans la déstabilisation de la Côte d’Ivoire, depuis l’élection à la présidence, en 2000, de Laurent Gbagbo, jusqu’à l’installation, en 2011, d’un régime politique qui emprisonne et torture.
 
André Prochasson, président de « Côte d’Ivoire-Rechercher et Dire la Vérité » (CI-RDV), partant de son parcours personnel, a expliqué pourquoi et comment, en tant que citoyen français, il a tardivement pris conscience du rôle néfaste joué par les autorités françaises en Côte d’Ivoire. Puis, après une première phase de sidération, cherchant à savoir et à comprendre, mesurant chaque jour davantage combien était grande l’ignorance de nos compatriotes, combien était partielle et partiale l’information par les medias, et combien était vide le dossier d’accusation à l’encontre de Laurent Gbagbo à La Haye, la recherche de la vérité va l’amener, avec des amis, à créer, l’association CI-RDV. Cette association (Loi 1901) s’adresse donc en priorité aux Français qui, comme lui, sont désireux de connaître la Vérité, de savoir et faire savoir « ce que la France a fait en notre nom ! ». Indépendante de tout parti politique, CI-RDV est néanmoins très attentive à la politique africaine de la France, passée, actuelle et future, car un autre paradigme est possible…
 
Jean-Jacques Guigon, ancien conseiller confédéral de la CGT, chargé des relations avec des syndicats de l’Afrique subsaharienne, a expliqué pourquoi sa confédération syndicale participait à cette table ronde. Il a exprimé toute l’importance qu’il accorde à rechercher et à dire la vérité, puis a évoqué la réalité économique et syndicale vécue par les milieux populaires de Côte d’Ivoire, réalité dont il a pu se rendre compte au cours de ses nombreuses missions dans ce pays.
Son témoignage sur le drame vécu par Basile Mahan Gahé, ex-Secrétaire Général de la confédération syndicale Dignité, emprisonné, torturé, et mort à sa sortie de prison des suites des mauvais traitements, fut particulièrement émouvant. Tout comme le soutien qu’il apporte aujourd’hui à David Samba, jeune leader de la société civile, président de l’association des consommateurs, « Les Indignés de Côte d’Ivoire ». Il a également attiré l’attention de l’auditoire sur le sort de Assoa Adou, ex-Secrétaire Général du Syndicat National des Cadres Supérieurs de la Santé de Côte d’Ivoire (Synacasci), Ancien ministre, qui, revenu d’exil, est emprisonné pour motif politique. Transféré à Bouaké, M. Assoa Adou subit une «torture blanche» dans une cellule en permanence éclairée.
 
Clotilde Ohouochi, Ancienne ministre de Côte d’Ivoire et conseillère spéciale du Président Laurent Gbagbo, réfugiée politique en France, a, dans un exposé dense et argumenté, analysé la situation actuelle en Côte d’Ivoire, en la restituant dans le contexte historique et politique des relations de la France avec son ancienne colonie.
Partie de la Conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885) qui a consacré le partage de l’Afrique, elle a démontré comment la décolonisation de l’Afrique francophone, notamment, s’est déroulée de façon imparfaite et inaboutie, l’indépendance ayant été octroyée, après négociations et dans le cadre d’accords, ressemblant fort à un marché de dupes.
Ensuite, l’ancienne ministre a décrit le Président Laurent Gbagbo comme un chef d’État atypique dans le système françafricain. La diversification des partenaires commerciaux, les réformes structurelles, politiques, économiques et sociales entreprises indépendamment des injonctions françaises en sont quelques éléments d’illustration. Ce qui lui a valu les «foudres» de Paris qui lui a préféré Alassane Ouattara, le président ciselé selon les critères françafricains.
Sous Ouattara, malgré le taux de croissance estimé à plus de 7,5 %, la pauvreté règne.
La Côte d’Ivoire est en tête des pays africains pourvoyeurs de migrants avec 839 migrants via la Méditerranée, de janvier à février 2017, selon l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM).
Elle occupe également le 14ème rang mondial des nationalités comptant le plus de réfugiés, avec 809.312 réfugiés, sur un total mondial établi à 52,9 millions. À l’échelle du continent, elle est à la 7ème place. En mai 2016, le nombre résiduel total de réfugiés ivoiriens dans la sous-région s’établit à 44.894 personnes. Ces réfugiés ivoiriens se trouvent pour la plupart au Libéria (21.235), au Ghana (11.423), en Guinée (7.389), au Togo (2.512), au Mali (1.022), au Cameroun (313), en Mauritanie (272), en Gambie (250), au Maroc (218), au Benin (180), au Niger (55) et au Burkina (10).
Mais aussi en Occident, notamment en France.
Mme Ohouochi a terminé sa communication sur la justice des vainqueurs, qui prévaut, tant en Côte d’Ivoire (300 prisonniers d’opinion) qu’à la CPI, mettant « en panne » le processus de réconciliation.
 
Quant à Mohamed Amara, sociologue malien, chercheur au Centre Max Weber à Lyon, il a élargi la réflexion à l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne. Dans son exposé académique de haut niveau, il a souligné, notamment, la responsabilité des Africains eux-mêmes dans les problèmes de développement qu’ils rencontrent.
 
La synthèse est revenue à Alain Longomozino qui, avec maestria, tout en soulignant sa méconnaissance des problématiques abordées, a relevé les points saillants des exposés. A la grande satisfaction des intervenants et des organisateurs.
 
Alors, des Français concernés ?
Assurément !

 

 


Hommage à Basile Mahan Gahé


 

Pour plus d'informations, voir aussi :