Declaration du Parti Communiste Français Posté le 06/08/2018 - Par Admin 1 Actions de soutien

Communiqué du Parti Communiste Français

au 4e Congrès du Front Populaire Ivoirien (Moossou, août 2018)

 
 
Mesdames, Messieurs,
Cher-e-s ami-e-s,
Cher-e-s camarades,
 
Je vous remercie d’accueillir une délégation du Parti Communiste Français et de nous permettre de nous exprimer lors de ce congrès du Front Populaire Ivoirien qui se situe à une période charnière de la Côte d’Ivoire qui a connu, ces dernières années, des périodes très sombres.
En effet, depuis 2002 la Côte d’Ivoire vit les conséquences d’un coup d’État avec des implications internes et externes multiples qui a eu pour résultat des millions de réfugiés et de déplacés et une guerre civile avec des milliers de victimes.
 
L’actuel chef de l’État, Alassane Ouattara a été mis en place avec un appui décisif de l’armée française à l’issue d’une élection contestée, et cela alors qu’un recomptage des voix ou une reprise des élections restaient possibles. Depuis, la Côte d’Ivoire traverse, malgré la fin des hostilités militaires, une période de régression du point de vue des libertés et des droits. Elle vit également de graves reculs sociaux et de souveraineté.
 
Des centaines de prisonniers d’opinion sont en prison dans des conditions, pour beaucoup d’entre eux, qui suscitent des inquiétudes quant au respect de leurs droits et sans être jugés. Des cas de torture ont même été évoqués par d’aucuns. Certains d’ailleurs sont morts en prison ou peu de temps après leur sortie comme le syndicaliste Mahan Gahé. Ceux qui ont été jugés, à l’image du dirigeant historique du FPI Assoa Adou, l’ont été à l’issue de procédures dénoncées par de nombreux observateurs. Pour d’autres, comme Simone Gbagbo, les juges ont été dans l’incapacité d’étayer les accusations de crimes contre l’Humanité. Ils ont quand même été condamnés à des peines pour « atteinte à la sûreté de l’État »...
 
Cette situation que je viens de décrire est tellement grave qu’en Côte d’Ivoire même le corps préfectoral s’est exprimé récemment en faveur d’une libération des prisonniers issus de la crise post-électorale, qui représentent une partie des prisonniers d’opinion. Comme le Parti Communiste Français l’a exprimé à de nombreuses reprises, il est plus que temps de libérer tous les prisonniers d’opinion et nous nous réjouissons que de plus en plus d’acteurs en Côte d’Ivoire et dans le monde partagent cette exigence. Permettez-moi à cette occasion de me réjouir de la libération, après 34 mois d’embastillement, de Samba David dont la liberté provisoire pour raisons de santé doit se transformer en liberté définitive. Tout doit être mis en œuvre pour que Samba puisse recevoir les soins nécessaires et éviter un drame. Samba, les communistes français te saluent et t’apportent tout leur soutien !
 
Quant à la Cour Pénale Internationale, dont Mediapart a d’ailleurs révélé qu’elle a été saisie suite à des manœuvres de Sarkozy et d’Ouattara, les procédures durent depuis sept ans contre l’ancien Président Laurent Gbagbo et l’ancien ministre Blé Goudé sans qu’aucun témoin à charge n’étaye en quoi que ce soit les chefs d’inculpation de crime contre l’Humanité à l’égard des accusés.
 
Permettez-moi juste une précision à ce sujet. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y ait pas eu d’atrocités commises par l’un ou l’autre protagoniste de cette guerre civile. Il n’y a pas de guerre civile qui n’entraîne de crimes. Mais force est de constater comme le font d’ailleurs de plus en plus de voix à l’intérieur de la CPI, dont le juge principal Tarfusser, l’extrême faiblesse par rapport aux chefs d’inculpation de crime contre l’Humanité. Rien ne vient étayer l’accusation. Tout montre l’absence de prétendu « plan politique » orchestré de violences post électorales. Aucun des 82 témoins à charge n’a apporté le moindre élément, à tel point que ce procès est en train de tourner au fiasco judiciaire. Car il est évident que le transfert de Laurent Gbagbo à la CPI a été organisé à des fins politiques, par ceux qui avaient organisé les déstabilisations, militaires, économiques et institutionnelles. Ce qui s’apparente à une instrumentalisation de la CPI est lourd de conséquences, y compris pour l’avenir même de cette Cour de justice. Du point de vue des droits individuels, et de toutes les normes juridiques, dont celle de la Cour de justice de l’Union européenne, il est incompréhensible que la détention préventive dure depuis sept ans sans qu’aucune solution de libération conditionnelle ne soit trouvée. Ces principes sont universels et doivent s’appliquer partout, surtout par une Cour qui se veut le principal défenseur de cette universalité.
 
Parallèlement, des faits aussi graves que le massacre de Duékoué, notamment, n’ont jamais connu de traitement judiciaire, ni en Côte d’Ivoire, ni au niveau international. Les auteurs présumés de ces atrocités qui étaient sous l’autorité d’Alassane Ouattara sont non seulement en liberté mais aussi promus dans l’appareil d’État. Sa responsabilité et celle de ses lieutenants est engagée dans ce crime odieux, de loin le plus grave dans cette crise postélectorale et même depuis les massacres intervenus dans la crise du Guébié en 1970.
 
Plutôt que de s’enfermer dans une mortifère alternative entre justice des vainqueurs et absence de justice, il faudrait créer les conditions pour que soit mise en place une justice transitionnelle comme cela a été dans de nombreux pays notamment africains et sud-américains. Cette justice transitionnelle se définit par les divers processus et mécanismes, tant judiciaires que non judiciaires, mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation. Je constate que cette idée gagne des partisans en Côte d’Ivoire dans des milieux politiques très divers.
 
 
 
Ouattara et ses alliés, lesquels se font de plus en plus rares, sont aux antipodes de ces préoccupations. Son pouvoir s’acharne visiblement sur les plus faibles en menant une politique ultra-libérale. Ainsi, la pauvreté progresse, la presse est réprimée, des manifestations interdites et des manifestants arrêtés. Selon de nombreux acteurs des habitants voient leur habitations détruites comme à Cocody Danga au bénéfice de la spéculation immobilière et de ceux qui ne veulent pas vivre à côté de pauvres et préfèrent l’entre-soi. Même sur les réseaux sociaux des mesures législatives préjudiciables aux libertés sont prises. La Commission Electorale Indépendante qui a été condamnée pourtant par la Cour africaine des droits de l’Homme et des peuples est maintenue. Un Sénat dont un tiers de ses membres est nommé par le Président de la République est instauré ! Je constate que nous ne sommes pas seuls à constater cet état de fait. J’en veux pour preuve le rapport des chefs de mission de l’Union européenne sur la situation politique en Côte d’Ivoire qui a « fuité » opportunément et qui, de par ses constats très durs pour le régime ivoirien, sonne comme un avertissement.
 
Il y a urgence de remédier à cette situation qui entraîne le maintien à l’étranger de très nombreux réfugiés dont le plus grand nombre est au Ghana et au Liberia dans des conditions de plus en plus déplorables, et l’explosion du nombre de migrants ivoiriens. Leur retour ne pourra s’envisager que dans le cadre d’une véritable réconciliation, d’un respect des libertés fondamentales et d’une amélioration de la situation sociale.
 
L’amélioration de cette situation sociale et politique ne pourra faire l’économie d’une remise en cause du vieux système françafricain qui fonctionne à grand renfort de marchés de gré à gré, d’utilisation de l’Agence Française de Développement et des C2D (les fameux contrats dits de désendettement et de développement) comme moyens d’assurer des marchés aux grandes entreprises françaises et de projets très onéreux comme le tram-train loin des priorités des populations, du pays et de la sous-région en matière de transports du quotidien et réalisé, comme par hasard, par Bouygues, transnationale basée à Paris. Nous pensons également comme la Sénatrice communiste française Christine Prunaud, qui a interpellé le ministre de l’économie à Paris à ce sujet, qu’il faut remédier à la situation actuelle en matière monétaire issue d’une période révolue. Je veux parler évidemment ici du franc CFA, dont le carcan actuel est de moins en moins accepté dans les pays africains mais qui est maintenu sous respiration artificielle par des réseaux de ceux qui profitent de cette situation à la fois ici et en France. Nous voulons aussi que toute la lumière soit faite sur les circonstances des évènements de Bouaké de novembre 2004 qui a fait une dizaine de morts côté français et des dizaines de morts ivoiriens. Je vous rappelle que le député communiste Jean-Paul Lecoq s’est adressé récemment à la ministre de la justice française en ce sens. Ce n’est qu’en révélant les responsabilités de chacun dans la crise que l’on reconstruira une amitié durable entre les peuples qui ne peut reposer sur des mensonges d’Etat.
 
Permettez-moi d’ailleurs ici de faire une parenthèse sur la politique française. La venue au pouvoir d’Emmanuel Macron introduit dans la vie politique par l’ancien Président François Hollande, qui a trahi tous ses engagements de campagne, a eu pour résultat la plus réactionnaire politique en France depuis la libération du joug nazi et de la collaboration, tant du point de vue social que du point de vue des libertés. Comparaison n’est pas raison mais ce sont les mêmes logiques qui sont en œuvre à Paris et à Abidjan. Faisant fi qu’il n’a été élu que pour éviter l’élection de l’extrême droite, qui aurait signifié la mort de la France que nous connaissons, M. Macron amplifie la destruction de l’œuvre du Front Populaire et du Conseil National de la Résistance à laquelle les communistes ont largement contribué. Sa politique n’est pas « ni de droite, ni de gauche » comme il l’affirme mais « et de droite et de droite ». Et concernant les libertés, l’affaire médiatique « Benalla », dont il est selon ses propres propos le seul responsable, est symbolique d’une tentative de la mise en place d’un pouvoir personnel tout comme l’actuelle réforme constitutionnelle. Les communistes français s’opposent à cette logique et loin de mener une opposition stérile et sectaire, tentent de mener un combat unitaire mais exigeant sur le fond en vue de contribuer à une véritable alternative tant au niveau national qu’européen et local. C’est tout le sens de la candidature d’Ian Brossat aux élections européennes.
 
Du point de vue international nous pensons également qu’il faut profondément remanier les systèmes de sécurité dans le monde. Les actuels accords de défense avec les pays africains, dont la Côte d’Ivoire, appliqués à géométrie variable au seul bénéfice de l’ancienne puissance coloniale doivent être dénoncés. Les peuples africains ne doivent pas être les pions de politiques de puissances militaires quelles qu’elles soient.
 
Notre vision du monde est à l’opposé de ces visions guerrières qui favorisent dans le contexte de crise du capitalisme financier, le développement de la pauvreté et des régimes ploutocratiques autoritaires et qui ne peuvent qu’amener le développement des conflits et de l’hydre terroriste.
 
Notre projet est en faveur de l’extension des logiques solidaires comme la mise en place d’assurances santé universelles financées de manière pérenne comme le préconise l’Organisation Mondiale de la Santé aujourd’hui et comme avaient tenté de le faire les autorités ivoiriennes après les élections de 2000 qui avaient été gagnées par le FPI et ce au grand dam d’un certain nombre d’intérêts privés.
 
Mesdames, Messieurs, chers amis et camarades. Notre présence ici s’inscrit dans une longue tradition internationaliste et anticolonialiste du Parti communiste français. Le règne de ceux qui aujourd’hui en Côte d’Ivoire mènent une politique de régression sociale et démocratique prendra fin un jour ou l’autre. Pour paraphraser Nelson Mandela, je dirais que les progressistes et démocrates ivoiriens poursuivent avec courage "un long chemin vers la liberté". Je suis persuadé que le Front Populaire Ivoirien est, dès aujourd’hui, en capacité d’amplifier sa lutte en faveur d’exigences démocratiques et sociales, de rassemblement, et pour qu’un éventuel changement de pouvoir ne se réduise pas à un simple changement de têtes d’affiches sans que rien ne change sur le fond des choses.
 
Notre solidarité est celle des combats communs que nous pouvons mener en ce sens et c’est sur cette note d’un internationalisme visant à réaliser des intérêts réciproques que je souhaite terminer mon propos. Je vous remercie.
 
 
[La Délégation était conduite par Félix Atchadé et David Allaert]
 
 

 

 



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